Réfugiés palestiniens au Liban : Une bombe à retardement !
Réfugiés palestiniens au Liban : Une bombe à retardement !
La première rencontre de la jeunesse euro-méditerranéenne qui se tenait à Beyrouth du 28 avril au 1er mai 2007 était consacrée à la « Prévention des conflits et construction de la paix ». Elle s'achève sur l'importance du dialogue et de l'écoute des besoins des autres. Contraste total avec l'absence de droits dans laquelle vivent depuis des décennies des milliers de réfugiés palestiniens au Liban !
Processus de Barcelone : le volet culturel en pratique D'emblée, le tour de table a de quoi fasciner : une dizaine de pays représentés parmi les 37 participants au processus EuroMed signé à Barcelone en 1995 . Venus de France, d'Italie, d'Allemagne, de Belgique, du Maroc, d'Egypte, de Jordanie, de Palestine, du Liban, ils représentent des associations humanitaires, environnementales ou de coopération au développement. Ils sont journalistes, lobbyistes européens, militants des ligues des droits humains, des droits de la femme... Tous ont un diplôme en poche (ou sont en passe de l'obtenir), ils ont moins de 28 ans et sont engagés depuis au moins deux ans dans un mouvement de la société civile. Un à un, ils se présentent : Najlaa du Maroc, Joseph du Liban, Hidaya du Liban, Despina de Grèce, Roba d'Egypte,... Hisham, Palestinien vivant au Liban...
Le forum, organisé par la section libanaise de la plateforme non-gouvernementale de l'EuroMed et la Fondation Friedrich Ebert, ne prêtera pas plus attention à l'histoire d'Hisham qu'à celle de chacun des participants, européens ou arabes. Aussi, les échanges informels combleront des connaissances parfois lacunaires sur le Proche Orient. Ainsi se révèle petit à petit la pertinence de tenir ce forum au Liban : confronté au défi interne de la construction de la paix après 15 années de guerre civile, il vit un calme très relatif dans un contexte régional tendu, conduisant à 34 jours de guerre avec Israël en été 2006 et à de récents affrontements entre l’armée libanaise et des groupes islamistes armés. Aujourd'hui, les casques bleus de l'ONU maintiennent la paix dans le Sud et les régions les plus sensibles, et les tensions restent palpables au quotidien. La résolution des Nations Unies adoptée ce mercredi 30 mai pour l’établissement d’un Tribunal Pénal International pour juger les responsables de l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafik Hariri est une reconnaissance internationale de la menace qui pesait sur la démocratie libanaise, mais pas sans risque d’un nouvel embrasement.
« Regarde, le camp » Lors du forum, l'importance du dialogue et de la communication jaillit souvent des discussions riches d'expériences interculturelles. La transformation des conflits, la responsabilité de protéger, de prévenir, d'intervenir et de reconstruire sont autant d'aspects qui sont abordés lors des sessions. Place est également faite aux techniques participatives qui aident les participants à prendre conscience de leurs compétences personnelles en termes de résolution des conflits: l’influence des habitudes culturelles sur les manières de communiquer, la tendance à rechercher un compromis ou à éviter les conflits,... Une rencontre à l'organisation parfaite, tant en termes de programme qu'en termes logistiques, et qui jouira d'un bel écho médiatique dans la presse libanaise.
Après une première journée de formation et d'échanges, un peu de tourisme est inscrit au programme du forum: la découverte du coeur du pays, son histoire, son Mont Liban, ses vignes, sa plaine fertile de la Bekaa,... Dans le car qui emmène les participants aux ruines gréco-romaines de l'ancienne Héliopolis , Joseph, l'un des participants libanais, attire l'attention vers cette fortification gardée par les militaires libanais : « Regarde, le camp ». A Wawell, petite ville sur le route de Baalbek, se situe l'un des 12 camps de réfugiés palestiniens. Le Liban compte un peu moins de 4 millions d'habitants, dont environ 400 000 réfugiés palestiniens . L'Agence des Nations Unies pour l'assistance et le travail des réfugiés au Proche Orient (UNRWA) estimait en 2003 que 60% de ces réfugiés vit sous le seuil de pauvreté, et que 70% de ceux-ci sont au chômage.
Plus de 50 ans après l'arrivée de la majorité des réfugiés, les deux tiers d'entre eux vivent encore dans des camps aux conditions peu enviables: sans eau courante et sans électricité en continu, leur accès aux services sociaux, publics et médicaux est limité (tant en termes d’éducation qu’en termes d’accès aux services de l’administration : tous les enfants palestiniens ne sont par exemple pas enregistrés à leur naissance), sans compter les privations de droits civils et politiques (absence de droit de vote, limites aux libertés d'association, de circulation,...). L'autre tiers de ces réfugiés palestiniens établis au Liban vit hors des camps, en apparence comme les autres citoyens libanais, mais ils n'en restent pas moins privés de droits sociaux et économiques élémentaires, en particulier des droits au travail et au logement.
Le droit au retour : le seul droit promu ! En ce qui concerne leurs droits au travail, tous les postes ne sont pas accessibles et leurs droits ne sont pas respectés. Cantonnés dans des petits métiers, ils travaillent dans les usines, dans le bâtiment, sont ouvriers agricoles, tiennent une échoppe, sont plombiers, mécaniciens. Parfois, ils s'associent et ouvrent une entreprise avec des Libanais. La majorité des Palestiniens vivant au Liban travaillent au noir et perçoivent des salaires inférieurs à ceux des Libanais. Si le ministre libanais du travail a partiellement levé l’interdiction d'exercer certains métiers aux Palestiniens, des dizaines de métiers leur restent néanmoins interdits. Ainsi, les médecins ou ingénieurs ne peuvent exercer leur profession en dehors des camps de réfugiés. Mais qu’est-ce qu’un ingénieur peut faire d’utile dans un camp délabré et sans argent ? Beaucoup de jeunes partent dès lors vers l’Europe ou vers les pays du Golfe et essaient ainsi de subvenir aux besoins de leurs familles dans les camps.
Le Liban refuse officiellement leur implantation et prend des mesures légales en ce sens , notamment en termes de logement de droit d’acquérir des propriétés. Ainsi, les réfugiés palestiniens n'ont pas le droit de rénover ou d'agrandir les camps dans lesquels ils vivent. Par ailleurs, si les Palestiniens pouvaient auparavant posséder des biens immobiliers (des terrains, des maisons, voire des immeubles et des commerces), l'article 296 de la loi sur la propriété promulguée en 2000 par le Parlement libanais prévoit désormais que “toute personne qui ne détient pas la nationalité d'un pays reconnu ou qui souhaite acheter des biens immobiliers au Liban -alors qu'un tel acte serait en contradiction avec les dispositions de la Constitution relatives au refus de l'implantation-, ne peut être propriétaire au Liban”. Cette loi crée des situations absurdes, notamment en terme d'héritage, car une propriété acquise par le biais d’un mariage n’est pas transmise aux enfants lors du décès, mais est confisquée par l’Etat libanais. Sans statut légal, les réfugiés paient cependant leurs impôts et leurs factures d'eau, d'électricité, de téléphone ou encore leurs taxes municipales comme tous les citoyens libanais. Certains des Palestiniens vivant au Liban s'accomoderaient d'indemnités et de la nationalité libanaise. Mais il semble que le « droit au retour » soit le seul droit à être valorisé au Liban : il justifie d'ailleurs cette précarisation de la population palestinienne. En effet, leur droit de résidence est en principe temporaire et la grande majorité des Palestiniens au Liban n’aspire qu’à une chose : pouvoir rentrer dans leur pays d’origine. 1948, c'était hier. En 1948, leur a été reconnu le droit de rentrer en Palestine et d’être indemnisés pour les souffrances et pertes subies. Cependant, cet « hier » remonte déjà à près de 60 ans ! Depuis trois générations, les réfugiés palestiniens au Liban attendent l’exécution de la résolution 194 de l’ONU et de pouvoir rentrer chez eux. Et en attendant, les droits élémentaires ne leur sont pas accordés au Liban, ni comme réfugié, ni comme simple citoyen. Au coeur de l’actualité libanaise : les mouvements radicaux dans les camps L'UNRWA est chargée de prodiguer une assistance humanitaire aux réfugiés palestiniens, et le Liban, qui n’a pas ratifié la Convention de Genève quant au statut des réfugiés, se trouve ainsi exempt de toute obligation de respect des droits des réfugiés . Ghettoïsée, confinée dans des conditions précaires, au plus la population est paupérisée, marginalisée, privée de ses droits et non reconnue, au plus les mouvements radicaux (et en particulier islamistes) gagnent en puissance. Jusqu'en 1982, l'Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP) fournissait du travail à près de 65% des Palestiniens au Liban et assurait le financement des structures sanitaires et éducatives – qui étaient également ouvertes aux populations libanaises les plus démunies en ces périodes de guerre civile. Oubliés dans les accords d'Oslo de 1993, les fonds des pays européens se sont faits plus rares, et l'UNRWA, les autres organisations des Nations Unies et ONG internationales elles-mêmes ont apporté progressivement de moins en moins de soutien. Les organisations sociales des mouvements plus radicaux, en particulier le Djihad islamique et le Hamas, ont fourni l'assistance matérielle qui faisait défaut.
L'armée libanaise maintient donc la pression par des check-points à l'entrée des camps, et gère les autorisations obligatoires pour toute entrée et sortie. Un cercle vicieux dont le Liban ne voulait a priori pas sortir en utilisant la force: en mai 2006 était réouverte la représentation de l'OLP à Beyrouth, un geste politique fort qui devait ouvrir la voie à la résolution de l'épineuse question de l'armement au coeur des camps. Néanmoins, la voie du dialogue politique risque d’être affaiblie par les affrontements de ces dernières semaines aux abords des camps entre l’armée libanaise et le groupe Fatah al Islam en particulier qui augurent une escalade de la violence qui n’améliorera pas la compréhension mutuelle entre populations libanaise et d’origine palestinienne. Ce groupe de provocateurs compte pourtant très peu de Palestiniens et est désapprouvé par toutes les organisations palestiniennes.
De trop faibles engagements libano-européens pour déminer la situation D’une part, le cercle vicieux qui conduit à la radicalisation d'une population précarisée est une véritable bombe à retardement et les autorités libanaises semblent l’avoir bien compris. D’autre part, les Européens ont invité les Libanais à inscrire le problème des réfugiés palestiniens au coeur de la relation UE-Liban. Ceci a été matérialisé au sein du plan d’action UE-Liban adopté récemment dans le cadre de la Politique Européenne de Voisinage. Ainsi l’engagement libano-européen de contribuer à la construction d’une paix globale, juste et durable au Moyen-Orient est lié au sort des réfugiés palestiniens au Liban. L’intention de coopérer afin d’améliorer la situation économique et sociale des Palestiniens a également été formalisée. Néanmoins, les questions de l’enregistrement des réfugiés palestiniens et de la ratification par le Liban de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés ne figurent pas à l’ordre du jour libano-européen.
Au-delà de l’appui à l’UNRWA et des programmes d’aide humanitaire, la Commission Européenne soutient un programme de près de € 20 millions destiné aux réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie. Alors que la programmation des aides de la Communauté Européenne sous le nouvel Instrument Européen de Partenariat et de Voisinage (IEPV) touche à sa fin, il semble que la Commission Européenne allouerait près de €62 millions au Liban entre 2007 et 2010, sous le volet “réformes économiques et sociales”. L’aide aux réfugiés palestiniens serait couverte dans ce cadre. Toutefois, les besoins libanais en terme sociaux semblent toujours relativement importants; la part de cette enveloppe revenant aux réfugiés palestiniens risque donc d’être assez faible. Par ailleurs, alors que l’Union Européenne ne cesse de clamer sa volonté de rendre son aide “participative”, la plateforme des ONGs palestiniennes au Liban n’a pas été impliquée dans les discussions sur l’allocation de l’aide européenne entre 2007 et 2010.
Les engagements européens en faveur des réfugiés palestiniens sont donc au rendez-vous sur le papier. Toutefois, peu d’améliorations ont été observées ces dernières années. Les Européens ne seront crédibles dans la région que s’ils sont en mesure de: • Lutter durablement pour promouvoir les droits des réfugiés palestiniens au sein de toute tentative de construction de paix au Moyen Orient; • Inviter plus fermement le Liban à ratifier, et mettre en oeuvre la Convention de Genève relative au statut des réfugiés; • Fournir une aide substantielle aux réfugiés palestiniens dans le cadre de l’instrument financier de partenariat et de voisinage (2007-2013). Ce soutien doit être centré sur leurs besoins en développement humain, dans le respect des principes de participation et d’appropriation définis au sein du consensus européen sur le développement.
Il n'est pas de meilleures bases à la paix que le respect ! La situation de ghettoïsation, de confinement dans des conditions précaires en l'absence de droits élémentaires est dénoncée de toutes parts par les organisations de défense des droits humains . A terme, cette exclusion organisée renforce le ressentiment des populations palestiniennes face à une société libanaise qui ne les reconnaît pas et refuse leur implantation. L’Histoire nous l’a montré, l'incompréhension mutuelle et la misère sont le terreau de la radicalisation et de la violence. Aussi, il est plus qu'urgent que l'Union Européenne, tant dans ses relations bilatérales que multilatérales, insiste sur l'importance d'améliorer les conditions de vie des réfugiés palestiniens et appuie les perspectives de résolution du conflit israélo-palestinien dans toute leur complexité régionale. La réalisation pratique du droit au retour en fait partie intégrante.