La coopération de l’Europe avec l’Asie
et l’Amérique Latine
La révision du règlement ALA- un test décisif pour l’engagement
de l’Union européenne d’éradication de la pauvreté
Le règlement ALA est l’instrument financier principal de la coopération
européenne au développement avec l’Asie et l’Amérique
Latine. La renégociation du règlement constitue une opportunité
importante pour améliorer l’efficacité de ce programme, lutter
contre la pauvreté et contribuer au défi d’assurer la paix
et la prospérité en Europe et dans le monde.
La renégociation du règlement ALA (No. 443/92) arrive à
un moment particulièrement crucial : elle coïncide avec la Convention
européenne sur le futur de l’Europe et avec la Conférence intergouvernementale
qui conduira à l’élaboration d’un nouveau Traité européen.
Le règlement, qui fixe le cadre de la coopération européenne
au Développement avec les deux plus grandes parties du Sud, constitue
une opportunité unique pour l’Union de manifester sa volonté
de jouer un rôle global distinct dans la promotion du développement
social et durable, des droits de l’homme et de la démocratie qui sont
l’essence même des valeurs principales de l’Europe.
Le consensus de Monterrey sur le Financement pour le Développement,
le Plan de mise en oeuvre et la Déclaration politique adoptés
au Sommet Mondial sur le Développement durable tenu à Johannesburg
(2002), réaffirmés immédiatement après par le
Conseil européen des affaires générales, ont mis sur
pied un partenariat global pour le Développement durable. Ce partenariat
comprend des engagements à une augmentation de l’Assistance au Développement
et la bonne gouvernance et à une meilleure protection de l’environnement.
Le règlement ALA donne à l’UE une occasion importante (puisqu’elle
se penche sur le futur de l’Europe) de confirmer ses engagements envers les
Objectifs de Développement pour le Millénaire et les objectifs
fixés à Johannesburg dans le Plan de mise en œuvre. Le 30 août
2002, le Conseil européen des affaires générales et
des relations extérieures a noté dans ses conclusions la réaffirmation
de Johannesburg en ce qui concerne les Objectifs de Développement
pour le Millénaire, à savoir que :
« l’éradication de la pauvreté est un
des plus grands défis à relever aujourd’hui et un impératif
incontournable pour le développement durable, requérant une
stratégie multidimensionnelle qui intègre les questions d’environnement
et d’égalité entre les sexes et garantisse l’accès à
l’eau, à un système d’assainissement, à l’énergie,
aux soins de santé, à l’éducation, à la terre
et à un logement convenable, ainsi que la prévention des catastrophes
».
Le Conseil européen a ensuite réitéré :
« l’engagement de l’UE à assurer la cohérence
entre ses politiques intérieures et extérieures, y compris
pour les programmes d’assistance au développement, en vue d’atteindre
l’objectif d’éradication de la pauvreté ».
La proposition de règlement de la Commission (COM(2002)340final) ne
semble pas refléter les engagements fixés dans les conclusions
du Conseil. Bien que nous accueillions la référence faite au
respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, à
la démocratie et à l’Etat de droit, nous sommes aussi préoccupés
par la conduite générale du règlement dans tous les
autres domaines.
La proposition n’établit pas fermement l’objectif du règlement
comme étant « l’éradication de la pauvreté ».
De plus, nous sommes alarmés par l’affirmation introduite dans la
proposition selon laquelle l’aide devrait être basée sur une
série de politiques néo-libérales, telles que celles
encouragées par la Banque mondiale et le FMI (préambule - 7).
L’article 2 du règlement propose le renforcement de l’intégration
des économies des pays d’Asie et d’Amérique Latine dans un
système commercial multilatéral par la mise en œuvre des accords
de l’OMC (aussi dans le Préambule (6)). Il apparaît clairement
que l’aide et le cadre politique du développement durable pour la
« réduction de la pauvreté » doivent être
basés sur les principes de libre marché.
Il existe une évidence croissante selon laquelle la libéralisation
sans réserve a tendance à exacerber la pauvreté plutôt
que de l’éliminer. Il est donc d’une importance cruciale que les communautés
de personnes vivant dans la pauvreté soient consultées pour
la programmation de l’aide centrée sur l’éradication de la
pauvreté, et qu’elles participent aux activités d’aide conçues
pour elles - et avec elles.
La diversité des cultures, des niveaux de croissance économique
et des réalités politiques doit être prise en considération
dans les efforts fructueux pour combattre la pauvreté. Ceci
peut exiger des solutions propres à chaque pays plutôt qu’une
seule approche convenant à tous. Les problèmes de pauvreté
sont spécifiques à maints égards. L’exclusion sociale
des minorités ethniques (manque d’accès et de contrôle
des ressources énergétiques et de production), la discrimination
des sexes (les femmes sont victimes de pratiques sociales discriminatoires)
et les castes d’« intouchables » (les ‘Dalits’ qui constituent
une part importante de la société sont au bas de l’échelle
de la pauvreté) sont au cœur des problèmes qui doivent être
pris en compte par des stratégies efficaces de lutte contre la pauvreté.
La participation des organisations de la société civile représentant
les personnes vivant dans la pauvreté est dès lors un aspect
crucial pour une stratégie crédible de coopération au
développement.
La Commission soutient que seul un règlement étroit suffit
pour mandater et mettre en œuvre le programme en Asie et en Amérique
Latine. Cette affirmation soulève des problèmes fondamentaux.
- Premièrement, la Commission propose que le règlement
permette une utilisation ‘flexible’ des ressources au développement
afin de soutenir d’autres actions extérieures liées à
la défense et à la sécurité. Ceci risque de reléguer
l’objectif d’éradication de la pauvreté à un niveau
subalterne.
- Deuxièmement, la Commission n’a inclus aucune proposition garantissant
que le décret d’application proposé dans le règlement
s’appuie sur la législation opérationnelle. De même,
aucune proposition n’attribue un pouvoir de décision et de contrôle
adéquat au Parlement européen concernant la définition
des politiques concrètes aux niveaux général, régional
et sub-régional.
La « flexibilité » demandée par la Commission -
qui revient à une demande pour un « chèque en blanc »
- ne donne aucune garantie pour que les objectifs du règlement, conçus
dans le Traité des objectifs de développement (art. 177), se
traduisent en une réelle exécution.
L’accent mis sur « le renforcement de la présence politique
et économique » (voir préambule 5) et la référence
faite sur la guerre contre le terrorisme dans l’article 2 donnent l’impression
que le règlement pourrait être vu comme un instrument de la
Politique européenne de sécurité et de défense
(PESC) plutôt qu’un instrument de coopération au développement.
Nous exigeons donc une définition claire de la manière dont
le règlement sera traduit dans son exécution, à la fois
en termes de procédures opérationnelles et en termes de décisions
compte tenu du budget.
Le règlement devrait répondre à l’engagement de la Commission
d’augmenter l’Assistance au développement d’Outre-mer à 7%
du PNB et d’atteindre une moyenne de 0.39% du PNB en 2006. Cette augmentation
devrait transparaître dans le règlement. De plus, le règlement
devrait se focaliser sur la pauvreté et identifier comment davantage
de ressources pourraient être acheminées aux personnes vivant
dans les pays pauvres et à bas revenus, surtout (mais pas uniquement)
en Asie du sud qui abrite le plus grand nombre de gens dans la pauvreté.
Le règlement devrait fixer des objectifs clairs pour toucher les pauvres
plus efficacement au moyen de subventions, en particulier en s’assurant qu’au
moins 35% du montant total est affecté aux services sociaux de base,
ce qui est essentiel pour sortir les gens de la pauvreté. Cet objectif
est inclus dans le budget ALA par l’Autorité du Budget de l’UE depuis
2000 et sa prolongation doit être reprise dans le règlement.
Les points suivants sont essentiels si l’objectif du règlement est
de déterminer des paramètres clairs pour éradiquer la
pauvreté en Asie et en Amérique Latine :
- L’objectif général du règlement ALA devrait être
affirmé de manière irrévocable comme étant l’éradication
de la pauvreté. La définition des actions à entreprendre
devrait être fixée dans le cadre des exigences du Traité
de la CE, art. 2, 3, 6 et 177-181 et découler de l’engagement de l’UE
repris dans les objectifs de Développement du Millénaire d’une
part ainsi que de la déclaration de Développement jointe du
Conseil et de la Commission de l’UE de novembre 2000. Les dispositions du
règlement concernant la mise en œuvre devraient tirer leur origine
des conclusions du Conseil des Affaires générales et des relations
extérieures de septembre 2002 tout en prenant en considération
la Déclaration politique de Johannesburg et le Plan de mise en œuvre.
- Le règlement ALA devrait directement indiquer, sur base de chiffres
tangibles, le montant du soutien stratégique de la contribution de
l’UE au résultat « orienté-actions » approuvé
à Johannesburg avec des objectifs clairs et mesurables, et réalisé
pour atteindre les objectifs de développement du millénaire.
Ceci doit comprendre une augmentation des affectations de telle sorte qu’elle
reflète l’engagement de contribution à 0.39 du PNB en 2006
pour l’Assistance au développement d’Outre-mer pris à Monterrey
; des allocations proportionnelles plus grandes aux pays à bas revenus
et 35% des allocations aux secteurs sociaux, avec 20% aux services sociaux
de base, et 10% pour l’environnement - ce qui figure déjà dans
le règlement ALA actuelle.
- Le règlement devrait confirmer sans ambiguïté l’engagement
de l’UE d’assurer une cohérence entre ses politiques intérieures
et extérieures pour atteindre l’objectif d’éradication de la
pauvreté. Il doit comprendre la promotion de la sécurité
alimentaire et du développement rural dans l’esprit de la Déclaration
de Rome suite au Sommet Mondial sur l’alimentation, et réitérée
par les conclusions du Conseil de l’UE le 30 septembre 2002.
- Le besoin d’atteindre un équilibre entre protection de l’environnement
et développement économique devrait être clairement fixé
dans le texte final. Une référence spécifique
devrait être faite sur l’environnement dans l’article 2 du règlement
étant donné la richesse exceptionnelle des ressources naturelles
des régions d’Asie et d’Amérique Latine et le haut degré
de dégradation de l’environnement et vu le rôle déterminant
des ressources naturelles comme soutien à la vie quotidienne des plus
pauvres. Ceci serait dans la ligne de conduite des conclusions du Conseil
européen de mai 2001 exigeant des fonds communautaires pour soutenir
les pays partenaires dans la lutte contre la dégradation de l’environnement.
De même, cela irait dans le sens des résolutions du Conseil
européen des affaires générales et des relations extérieures
du 30 septembre 2002 réaffirmant l’engagement de l’UE à poursuivre
les objectifs approuvés dans le plan de mise en œuvre de Johannesburg..
- Des recherches récentes ont relevé le bas niveau de l’intégration
environnementale figurant dans les « Documents de stratégie
par pays ou régionale » planifiant l’intervention de l’UE dans
les pays et régions. Dans le respect de cette intégration,
les documents de stratégie devraient assurer le respect des exigences
des accords internationaux sur l’environnement ratifiés par l’UE et
ses pays partenaires tels que la Convention sur la Diversité biologique,
la Convention sur la désertification, et la Convention structurelle
sur le changement climatique. De plus et selon les recommandations de la
Commission au Conseil européen de Développement, l’établissement
et la mise en œuvre de Stratégies Nationales pour le Développement
Durable (SNDD) suggérées par l’UNGASS en 2002, devrait être
une priorité du soutien de la Communauté dans les pays partenaires.
- Le règlement devrait reconnaître l’importance de l’implication
des organisations populaires dans le processus de formulations de politique,
de stratégie et de plan d’actions. Les articles devraient être
reliés pour une participation active des organisations populaires
dans le processus complet de prise de décision. Cela aiderait substantiellement
à comprendre les situations sur le terrain et à formuler des
stratégies réalistes adaptées aux priorités des
personnes vivant dans la pauvreté. Le règlement devrait également
apporter un soutien aux acteurs de la société civile et aux
représentants d’organisations de la société civile afin
qu’ils puissent dialoguer dans le contexte du règlement tant au niveau
du pays qu’au niveau régional et sub-régional.
- Le règlement devrait aussi reconnaître les problèmes
de pauvreté propres à l’Asie qui abrite 75% de la population
mondiale vivant dans la pauvreté. Un grand nombre de pauvres asiatiques
vivent dans le sud de l’Asie et représentent 40% de la population
mondiale vivant dans la pauvreté. Au sein même du sud de l’Asie,
une attention spéciale devrait être portée aux pays tombant
sous la catégorie des pays les moins développés, en
particulier le Népal, le Bangladesh, le Bhoutan et les Maldives. La
liste des pays annexés au règlement proposé devrait
être clarifiée en termes d’objectifs à atteindre et en
termes de priorités.
- Le règlement devrait reconnaître la nécessité
de cibler des groupes particuliers de personnes exclus par les bénéfices
du développement, en particulier la population indigène et
les « Dalits ». Il y a beaucoup de peuples indigènes en
Asie et en Amérique Latine et le règlement proposé devrait
porter une attention particulière à ces peuples indigènes
tels que cela est reconnu par les lois internationales. Une différence
entre les groupes de la société civile et les peuples indigènes
est la suivante : alors que les premiers peuvent être vus comme parties
prenantes, les autres ont systématiquement rejeté cette description
puisqu’ils possèdent des droits clairs au niveau du droit international
des droits de l’homme et ils se sont définis plus précisément
comme « détenteurs de droits ». Dans de nombreuses conclusions
et résolutions, le Conseil européen reconnaît aux peuples
indigènes le droit à une participation libre et entière
dans le processus de développement de la programmation à l’évaluation
en passant par l’identification, y compris le droit de s’opposer à
des projets, en particulier dans le domaine de leurs traditions.
- Le règlement devrait également porter une attention spéciale
à la nécessité d’inclure l’égalité des
sexes comme condition pour le développement durable. Les problèmes
sérieux des enfants - et en particulier des jeunes filles - travaillant
dans les entrepôts et le travail forcé des enfants doivent être
pris en compte ainsi que les problèmes de santé des enfants
liés au sida. Le droit à l’éducation pour tous, réaffirmé
au Forum mondial de l’Education à Dakar en 2000 et avalisé
dans une résolution du Parlement européen de juin 2001, devrait
être inclus dans le règlement en accord avec les conclusions
du Conseil du Développement de mai 2002. Celles-ci réaffirment
l’engagement des Etats membres à s’assurer qu’aucun pays ne voit son
plan viable pour l’éducation déjoué par un manque de
ressources et engagent explicitement les Etats membres à augmenter
le volume de l’aide à l’éducation.
- Bien que nous accueillions le fait que le règlement proposé
prévoie l’inconditionnalité de l’aide dans son article 9, nous
pensons qu’il est logique que l’aide soit inconditionnelle dans la
plus large mesure possible. Dès lors, le règlement devrait
contenir un article stipulant que l’aide sera inconditionnelle pour tous
les pays en développement. Le règlement devrait également
contribuer positivement à accroître la capacité des entreprises
des pays en voie de développement à réussir des offres
pour l’obtention des contrats et assurer ainsi un développement durable
à long terme. Nous proposons donc qu’une mention particulière
soit faite (y compris des ‘incentives’) pour que des mesures concrètes
favorisent la production locale de biens et services.
- Un modèle existant est représenté par les accords
de Cotonou qui comprennent des mesures pour promouvoir la participation des
entreprises ACP dans les contrats du Fonds européen au Développement.
- Une aide inconditionnelle conduirait à un plus grand développement
des fournitures et de l’expertise locale. Ceci produirait non seulement des
biens et services pertinents pour les projets de développement mais
cela offrirait aussi une meilleure valeur à la monnaie et cela renforcerait
l’efficacité. Renforcer la participation des entreprises des pays
en voie de développement dans les contrats de fonds d’aide conduirait
à une augmentation de la croissance économique, ce qui est
vital dans l’objectif d’éradication de la pauvreté.
- Le règlement devrait incorporer l’idée d’un environnement
politique et institutionnel qui défend les droits de l’homme, les
principes démocratiques et l’Etat de droit, la bonne gouvernance et
la gestion transparente et responsable des ressources humaines, naturelles,
économiques et financières pour les objectifs de développement
équitable et durable. Ceci implique l’existence de procédures
de prise de décision claires au niveau des autorités publiques,
des institutions transparentes et responsables, la primauté du droit
dans la gestion et la distribution des ressources et une capacité
de création pour élaborer et la mettre en œuvre des mesures
de prévention et de lutte contre la corruption. Ces principes devraient
être à la base du partenariat UE-Asie/Amérique Latine
et les parties devraient convenir que les cas sérieux de corruption,
y compris les actes conduisant à une telle corruption, constituent
une violation des éléments essentiels du règlement.
- Le règlement devrait prendre la forme d’une loi-cadre stipulant
clairement le contenu de la politique ; en dessous de cela, une législation
déléguée devrait être établie uniquement
pour permettre à la politique de prendre effet sans jamais prendre
la forme d’un pouvoir discrétionnaire qui dépasserait la loi
cadre elle-même.
Février 2003
Ce document reprend les opinions d’une
grande partie d’organisations de la société civile en provenance
d’Asie, d’Amérique Latine et d’Europe. Il définit les attentes
de la société civile sur le contenu et les orientations de
la coopération européenne avec les pays d’Asie et d’Amérique
Latine et sur le règlement de l’Union européenne à la
base de cette coopération. Ce document est le résultat de larges
consultations entre ONG et organisations de la société civile
d’Asie,
d’ Amérique latine et d’Europe. Ceci inclut des discussions et consultations
qui se sont tenues
au Forum Social d’Asie à Hyderabad (Inde) au début du mois
de Janvier 2003 ainsi qu’au Forum social mondial de Porto Allègre
(Brésil) à la fin janvier 2003.
© Eurostep.
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